1201-2015 : Vie et mort du minaret de Sindjar

Friedrich Sarre, source Archnet


Le 23 mars, des agences de presse locales et des sources émanant de Peshmergas ont fait part de la destruction du minaret médiéval  de Sindjar par des groupes de Daesh, lors d’une attaque contre les troupes kurdes dans cette ville. Selon Iraqi News, des terroristes de l’État islamique ont fait sauter ce minaret, ainsi que des bâtiments adjacents.

Selon les témoignages sur place, il ne s’agit pas de dégâts collatéraux s’étant produit lors d’un échange de feu, mais d’une action délibérée de Daesh, dont les militants ont rempli la base de ce minaret d’un grand nombre d’explosifs avant de le faire sauter, ainsi que des habitations du centre-ville, appartenant toutes à des yézidis.

La destruction du minaret a été rapidement confirmée par le commandant de la 4ème brigade de Peshmerga déployée à Sindjar, Issa Zeway, indiquant que les destrictions à l’explosif perpétrées par l’EI dans ce secteur avaient commencé dès l’aube. 

Siyamend Hemo, un membre d’une milice locale yezidie, a également confirmé la destruction au journal Ara News.

Le minaret de Sindjar était le plus ancien monument de la ville, avec la tombe de Sayida Zeynab, détruite, elle, en août 2014, dès la prise de la ville par Daesh. Mais si les tombes et les lieux de pèlerinage impliquant de pieux personnages – même de l’islam – ou des prophètes – comme le mausolée de Jonas à Mossoul –, ont été détruits comme impie par Daesh, le minaret de Sindjar, même si les yézidis l’ont utilisé pour leurs propres cérémonies, est un monument on ne peut plus « orthodoxe » du point de vue de la stricte sharia sunnite, puisqu’il faisait partie d’une madrassa (hanafite ou shaféite) maintenant disparue, fondée par l’atabeg de Mossoul Qutb ad Din Mahmud Imad al Din ibn Aqsunqur Zangi. Le minaret lui, est plus ancien, et a peut-être été érigée sous la dynastie arabe des Uqaylides, entre 990 et 1095. Il fut restauré sur ordre de l’atabeg zangide, comme l’atteste une inscription portant la date de 598 H/1201-1202.

Ce minaret était, en tout cas, caractéristique de cette architecture de la Djezireh médiévale, avec son appareil de briques et de gypse (djuss) et son tronc cylindrique (dont le sommet s’était effondré) sur une base octogonale (qui avait été restaurée dans les années 1960). Cinq pans de cette base seulement étaient décorés, 3 autres pans étant laissés à nu, sans doute parce qu’ils étaient attenants à la madrassa ou englobés dans les deux murs du bâtiment, murs dont les traces pouvaient être encore relevées au début du XXº siècle. Le décor de chaque pan consistait en un rectangle souligné par une frise de briques, encadrant deux niches superposées en étage, ayant la forme d’un arc persan lui-même surmonté d’un décor de briques évoquant deux pseudo-colonnettes à linteau droit. 


Friedrich Sarre, Archnet



L’intérieur du minaret ne présentait aucune trace d’un escalier intérieur, ce qui laisse supposer qu’on accédait au balcon par le toit de la madrassa, même s’il était percé d’une porte au nord.



Minaret de Sindjar, Max van Berchem, 1911


Le grand spécialiste allemand de l’épigraphie et de l’architecture musulmane, Max Van Berchem avait tracé, en 1911, un dessin et des plans fort précis de sa structure et ses motifs, alors qu’il était en bien meilleur état. Le non moins célèbre historien d’art islamique britannique, K. A. C. Creswell, le mentionne également dans son étude sur l’évolution du minaret islamique, le citant avec celui bâti sous Gökburi à Erbil (qui existe toujours, dans le Minare Park, et qui était lui aussi attenant à une madrassa) comme exemples pionniers en Mésopotamie de ces minarets cylindriques sur base octogonale (solution plus "élégante" selon Creswell, que les bases carrées), dont on voit le premier exemple connu à Ispahan en 1107, et qui apparaît pour la première fois à Erbil entre 1148 et 1190 et à Sindjar en 1201. 


Minaret d'Erbil, Max Van Berchem, 1911


Le décor était non figuratif, avec une inscription courant sur la base du balcon séparant la base octogonale du cylindre et les petites niches contenaient un décor d’étoiles à 8 branches. Austen Layard mentionne des traces de carreaux colorés (probablement à glaçure turquoise). Trois des niches comportait la Fatiha (la sourate d’ouverture du Coran, ce qui laisse penser que les vaillants djihadistes de Daesh ne sont guère versés en épigraphie coufique pour avoir fait exploser leur propre livre sacré.

Au-dessus du balcon, la partie supérieure cylindrique comprenait des ouvertures en  forme d’arc brisé, sous d’autres frises à décor géométrique (frises grecques, étoiles à huit branches, losanges imbriqués).

En plus de faire l’objet de relevés portant sur l’étude d’histoire de l’art islamique, le minaret de Sindjar fut mentionné, admiré et photographié par de nombreux voyageurs occidentaux, comme Sir Austen Henry Layard en 1850 (l’artiste Frederick Cooper le dessina lors de sa deuxième expédition), qui le décrit comme un splendide minaret, de très belles proportions malgré son sommet manquant ou Gertrude Bell qui le photographia en 1911. 


Le minaret de Sindjar était donc un des derniers vestiges de ce que fut la beauté architecturale de Sindjar, que l’historien persan Al-Qazwini avait surnommé « le petit Damas ». Il est paradoxal que les monuments à l’origine musulmans de la ville ont été respectés par sa population yézidie, qui les a intégrés à son propre patrimoine, et que c’est sous les coups de prétendus combattants du Djihad que disparaît un des jalons importants de l’architecture islamique médiévale en Djezireh.

Lire aussi Sindjar, Encyclopédie de l'islam, Leyde, 2005.

Max Van Berchem, Archäologische Reise im Euphrat- und Tigris-Gebiet, von Friedrich Sarre und Ernst Herzfeld. Mit einem Beitrage Arabische Inschriften, von Max Van Berchem, 1911

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