La guerre n'est pas finie que Sindjar entre dans l'après-guerre




Le 17 décembre, une offensive des Peshmergas, appuyée par les frappes aériennes de la Coalition, a permis de chasser l’EI de plusieurs villages au sud de Zummar et près de la frontière syrienne, ce qui allait faciliter leur avancée vers les monts Sindjar, où des milliers de yézidis étaient, depuis août, assiégés par les djihadistes. 

Cette offensive, qui avait pour but de reprendre Sindjar, s’est poursuivie les 18 et 19 décembre, toujours dans une coopération entre forces aériennes et Peshmergas, avec, à Sindjar même, l’appoint des unités armées yézidies qui résistent à Daesh depuis l’été, et de YPG venus du côté syrien.

Le 19 décembre, les communiqués annonçaient que les Peshmergas étaient parvenus au mont Sindjar (Shingal en kurde) et que le siège des yézidis avait été enfin brisé. Coïncidence, ces succès militaires et la libération de Sindjar ont eu lieu lors de la grande fête solsticiale des Yézidis, qui observent un jeûne d’hiver diurne de trois jours. Massoud Barzani, le président du Kurdistan, leur adressant ses vœux à cette occasion, s’est ainsi dit « heureux de pouvoir offrir ce succès sans précédent des Peshmergas à l’occasion de la Fête. Les succès des Peshmergas sont le cadeau le plus approprié que je puis offrir aux Yézidis ».

Joint par l’AFP, Faisal Saleh, un des yézidis restés bloqués dans les montagnes tout l’automne, a estimé que les Peshmergas avaient libéré environ 70% des monts Sindjar, et que l’EI tenait toujours la partie sud. Dans leur fuite, les hommes de Daesh ont détruit à l’explosif plusieurs maisons dans les villages qu’ils tenaient auparavant.

Deux corridors de sécurité ont rapidement été mis en place par les Peshmergas afin de permettre à la population assiégée dans les sommets de redescendre enfin et de pouvoir être évacuée vers les zones sûres du Kurdistan. En attendant, le Gouvernement régional kurde avait fait partir vers Sindjar un convoi de 32 camions, apportant de la nourriture, des tentes et du matériel médical.

Le 20 décembre, les Peshmergas entraient dans la ville de Sindjar par l’est, rencontrant une résistance de la part des combattants Daesh, qualifiée d’abord de « légère » par le porte-parole du PDK, mais qui s’est intensifiée lors de l’avance kurde vers le centre-ville. Les Peshmergas doivent progresser avec précaution en raison du grand nombre de bombes et divers pièges explosifs avec lesquels l’État islamique truffe toutes les positions dont il se retire. 


Quand le président Massoud Barzani est venu en personne à Sindjar, pour féliciter les Peshmergas, le siège des yézidis était déjà brisé mais la ville libérée d’à peine un tiers. Malgré une avancée lente en raison des snipers et des pièges à l’explosifs, les Peshmergas ont pu annoncer, le 7 janvier, avoir atteint le centre-ville. Une source « émanant des Peshmergas » a ainsi affirmé au journal Basnews qu’ils contrôlaient à présent « tous les points stratégiques de la ville » et n’attendaient plus qu’un ordre venu d’en haut pour la nettoyer complètement. Mais ce genre de déclaration triomphaliste est toujours à envisager avec précaution car, comme le fait remarquer Basnews, c’est la seconde fois que l’hôpital de Sindjar est censé avoir été libéré. Ces guerres de rue, comme celle des tranchées, se passent souvent en avancées et en retraites, au gré des assauts réussis et repoussés. Un mois jour pour jour après l’assaut du 17 décembre, les mêmes Peshmergas ont dû repousser trois heures durant une attaque de Daesh, portant sur trois côtés à la fois. Un commandant des Peshmergas, Bahram Arif Yassin a assuré que les djihadistes avaient été tenus en échec, mais les combats se poursuivent toujours. 

Les mouvements des djihadistes semblent cependant de plus en plus ralentis, comme l’a expliqué, le 1er février, Bahram Doski, un commandant peshmerga, toujours au journal Basnews, notant que ses hommes surveillaient leurs déplacements et que ces derniers se faisaient de moins en moins fréquents, et surtout la nuit, en raison de la surveillance des Kurdes : 

« Aussi longtemps que la route principale de Sindjar est sous le contrôle des Peshmergas, l’EI n’est pas capable de bouger ses positions ou de se réapprovisionner. Ils ont installé leurs positions à l'intérieur de Sindjar et nous sommes prêts à repousser toute offensive et à les attaquer si nous en avons l’ordre. » 

Les frappes de la Coalition, dans le même temps, ont visé les Daesh dans et hors de la ville de Sindjar, alors que les Peshmargars, assiégeant les anciens assaillants, jouent surtout le rôle de snipers à leur tour. Ces bombardements posent d’ailleurs la question de l'état de la ville une fois nettoyée des islamistes, même si elle n’a pas subi, pour le moment, un bombardement de l’ampleur de ceux de Kobanî, entièrement détruite.

Le maire de Sindjar, Maisar Hadji, a pourtant fait état de la destruction de sa ville et a réclamé au GRK un budget dédié à sa reconstruction :

« La ville est très endommagée en raison des affrontements entre les miliciens de l’EI et les Peshmergas. Elle a besoin d’être entièrement nettoyée après sa libération en raison des bombes EEI (Engins explosifs Improvisés) qui ont été posées autour de presque tous les bâtiments, maisons et routes. Elle doit être totalement nettoyée, avant que la vie dans cette ville puisse reprendre. » (Basnews).

L’eau et l’électricité doivent être de même rétablies, d’autant qu’auparavant, Sindjar dépendant administrativement de Mossoul, en recevait son électricité. À présent, plus aucun service ne fonctionne en provenance de la capitale provinciale, et il est vain d’espérer un retour à la normale avant un certain temps. Par ailleurs, le GRK ayant sauté le pas de la « réintégration » de Sindjar au sein du Kurdistan, c’est maintenant d’Erbil ou de Duhok qu’il faudra alimenter la ville en énergie. En plus d’un budget entièrement dévolu à la reconsruction de Sindjar, le maire réclame aussi une force de Peshmergas spécialement attachée à la ville et à sa province, force qui serait probablement constituée largement d’élément locaux ou de yézidis, comme c’est déjà le cas pour celles qui assurent la protection de Lalesh ou Sheikhan.

Le 5 janvier, le Premier Ministre du Kurdistan d’Irak, Nêçirvan Barzani a, à son tour, mis le pied sur les monts Sindjar, rendu visite aux officiels yézidis sur place, pèleriné auprès de la tombe de Sheikh Sharafaddin, un des « ziyaret » vénéré par les yézidis, et a enfin tenu une conférence de presse, dans laquelle il a exposé ses plans et ses promesses pour l’avenir de Sindjar, assurant que son gouvernement ferait tout ce qui est en son pouvoir pour rétablir les services de bases, qui seraient désormais fournis par le Kurdistan et non plus par Mossoul. 

Le Premier Ministre a aussi annoncé la formation de commissions qui allaient se rendre dans les localités de Sindjar et des autres places libérées au fur et à mesure de l’avancée des troupes kurdes vers Mossoul. Il a ainsi promis que les habitants seraient « dédommagés dès que possible » et que son gouvernement était aussi déterminé à faire reconnaître le génocide des Yézidis auprès des instances internationales.

Le 22 janvier, c’était au tour d’une délégation parlementaire de faire le déplacement, ayant en vue d’établir un rapport sur la situation actuelle de la région et de ses habitants, rapport qui aurait pour finalité un plan de reconstruction lancé par le gouvernement d’Erbil. Le Parlement d’Erbil vient d’ailleurs d’annoncer, aujourd’hui, l’ouverture d’un bureau à Sindjar, ce qui confirme un grand empressement d’Erbil à étendre le réseau de ses institutions dans tous les territoires repris depuis juin 2014.

La réhabilitation de Sindjar, la prise en charge économique de la région et de ses administrés fera certainement l’objet d’une attention toute particulière de la part du GRK (et surtout de ses éléments PDK), qui sent le besoin de « mettre le paquet » pour racheter la défection de ses peshmergas en août dernier. Car l’avenir politique et administratif de la région, ainsi que la composition de ses futures forces de sécurité a fait presque immédiatement l’objet d’une controverse entre le PKK et le PDK sur le contrôle futur de Sindjar.

La tragédie d’août dernier avait été causée par la retraite soudaine des unités Peshmergas basées à Sindjar, sans qu’ils laissent à la population yézidie le temps d’être évacuée sur Erbil ou Duhok (comme ce fut le cas pour les chrétiens de Qaraosh), ce qui a laissé un sentiment d’amertume aux Yézidis, dont certains estiment avoir été sacrifiés par leurs compatriotes, en raison de leur religion. Pourtant, les principaux officiers mis en cause ont été rapidement mis aux arrêts et font l’objet d’une enquête sur leur responsabilité et faute éventuelles. Une commission mise en place par la présidence a déjà interrogé 200 officiers Peshmergas en vue de possibles sanctions disciplinaires.

Halgurd Hikmat, le responsable de la communication et des media au sein du ministère des Peshmergas, a précisé que cette commission comprenait un juge, un représentant de son ministère et un représentant de la présidence, et qu’ils étaient sur le point d’achever leur enquêtes. Tous les témoignages des officiers et commandants interrogés seront compilés dans un rapport qui sera ensuite envoyé directement au président Barzani, puisqu’il est aussi le chef des forces armées au Kurdistan. Halgurd Hikmat a aussi ajouté que beaucoup des officiers mentionnés dans le rapport ont été renvoyés au front, où ils combattent actuellement l’État islamique, de Sindjar à Khanaqin, et remportent de conséquents succès militaires : « Quand l’EI a attaqué, nous n’étions pas prêts. D’où les revers initiaux. » (Rudaw)

Jabar Yawar, secrétaire général du ministère des Peshmergas, n’écarte pas la possibilité de sanctions disciplinaires pour certains officiers et assure que son ministère respectera les conclusions de cette enquête : « Je crois que certains pourraient être sanctionnés car cette commission est très sérieuse. »

Envisageant la situation politique de la région, une fois la guerre terminée, un porte-parole du PDK a assuré aux yézidis que son administration et sa sécurité seraient, à l’avenir, entre leurs mains dans une forme d’autonomie administrative et de défense, au sein du GRK, dispositif qui sera sans doute aussi appliqué pour des localités à forte population chrétienne, comme Al-Qosh.

Mais le GRK n’est pas la seule autorité kurde à souhaiter « récupérer » Sindjar. Le PKK, en effet, dont les forces YPG de son parti affilié, le PYD, ont sauvé des milliers de yézidis en ouvrant en août un corridor qui leur a permis de s’échapper vers l’ouest syrien, entend bien ne pas perdre le bénéfice de ses exploits militaires ou humanitaires et tente de réussir, là où il a échoué au tout début de la formation de l’Irak post-Saddam : instaurer une zone « d’autonomie » dans les domaines administratifs comme de la défense, alors non pas sous la tutelle du Parti démocratique du Kurdistan, via le GRK, mais sous celle du Mouvement démocratique libre des yézidis  (TEVDA) pro-PKK. Il est à noter que les yézidis, comme les chrétiens, ont été partagés, sous Saddam, entre pro-et anti-Baath, et fortement incités par Bagdad à se déclarer « arabes » plutôt que kurdes (la composante arabe des yézidis doit se résumer aux villageois de Beshiqe-Behzani, qui aiment à faire remonter leurs origines à Sheikh Adi b. Musafir venu du Liban et apparenté aux Omayyades). Quoi qu’il en soit, même si les yézidis hostiles au GRK ne revendiquent plus du tout une quelconque arabité, des petits partis soutenus à l’époque par les partis nationalistes arabes de Mossoul s’opposaient à l’application de l’article 140 qui énonçait que le rattachement de Sindjar à la Région kurde devait faire l’objet d’un référendum. Quant aux pro-PKK, ils tenaient donc pour une autonomie qui annonçait la proclamation unilatérale des cantons du Rojava et qui revient donc sur le tapis depuis que les forces du PKK ou du PYD ont mis le pied dans les monts Sindjar.

Même si le PKK a nié toute tentative d’instauration de « canton », le procédé ressemble à s’y méprendre à celui qui a permis d’accoucher des 3 cantons du Rojava : une assemblée « populaire » composée d’un peu plus de 200 personnes, a élu, le 14 janvier, un Conseil de 27 membres chargé de prendre en main le destin des Yézidis et de Sindjar. Le PKK a tout de suite salué cette élection, comme un « important pas historique ». Des représentants des YPG étaient présents, et bien évidemment, aucun représentant du GRK, ni du PDK. Par contre, un responsable UPK de Mossoul, Hussein Farman, a assisté au meeting « populaire », félicitant les Yézidis au nom de son parti qui, selon lui, était prêt à les « aider ». Selon les media pro PKK, ses propos auraient été les suivants : Je remercie ceux qui ont organisé cette conférence […] qui aurait dû se tenir plus tôt, et l’UPK est avec la volonté du peuple. Nous ne voulons pas que Sindjar revienne au temps d’avant le 3 août 2014 (soit du temps où le PDK assurait sa sécurité) […] Le peuple doit exprimer librement son opinion et aucune opinion ne doit leur être imposée. Nous, l’UPK, avons du poids au sein du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) et nos idées et nos actions reflètent ce que nous sommes et ce qu’est notre parti. »

Hussein Darman a ajouté que l’UPK voulait un « nouveau Sindjar, qui refléterait la volonté de son peuple en termes politiques, administratifs et démographiques » (sans paraître noter le caractère contradictoire d’une volonté de milliers de personnes, la plupart éparpillées dans des camps de réfugiés, exprimée et « votée » par 200 personnes surgies de nulle part), assurant « représenter » les yézidis réfugiés à l’extérieur, en Syrie comme en Turquie, et ceux de Sindjar.

Il est difficile de savoir qui et dans quelle proportions, au sein de l’UPK, était au courant de ce mini-« putsch » tant le parti de Jalal Talabani est maintenant divisé en factions rivales. Mais il est certain qu’il s’agissait, au moins pour une partie de l’UPK, de porter un coup perfide à son frère ennemi historique, avec qui pourtant il partage le gouvernement du GRK. Il était de toute façon prévisible que la réaction des dirigeants du GRK (surtout les PDK) allait être vive et le communiqué du Gouvernement régional ne s’est pas fait attendre plus de trois jours :

« La région de Sindjar a traversé des événements tragiques depuis qu’elle a été prise par l’organisation terroriste « État islamique », ou EI, depuis le 3 août 2014. Le peuple du Kurdistan a vécu le meurtre de masse des Kurdes yézidis et l’enlèvement des femmes kurdes yézidies dans cette région par l’EI comme une nouvelle et douloureuse tragédie pour le Kurdistan. 

En raison de ces profondes souffrances, le président de la Région du Kurdistan. commandant général des forces Peshmergas, a personnellement suivi et supervisé les plans et les opérations des forces Peshmergas contre l’EI dans cette région.  

Dans ces circonstances difficiles, le Gouvernement régional du Kurdistan fournit de grands efforts pour secourir et fournir une assistance à la population de cette région, en plus de tenter de délivrer les femmes kurdes yézidies, dont un certain nombre sont encore détenues par l'EI. De plus, le Gouvernement régional du Kurdistan poursuit ses efforts, au moyen d’une commission spéciale, pour obtenir une reconnaissance internationale des crimes commis contre les Yézidis en tant que génocide. 

Alors que le conseil des ministres du GRK exprime sa gratitude aux Unités de protection du peuple [YPG] pour avoir aidé les forces Peshmergas durant les attaques de l’EI, à secourir les Kurdes yézidis dans la région de Sindjar, nous considérons la tentative faite, le 14 janvier, par le Parti des Travailleurs du Kurdistan, le PKK, de créer un conseil administratif pour diriger la région de Sindjar, comme un acte illégal, qui va à l’encontre de la constitution et des lois en vigueur en Irak comme dans la Région du Kurdistan. 

Le PKK doit s’abstenir d’interférer dans les affaires de la Région du Kurdistan ; une telle interférence est inacceptable. La détresse de cette région blessée ne doit pas être exploitée pour des fins partisanes, dans ce qui est une action illégitime et qui conduirait à un chaos politique et administratif. 

La Région du Kurdistan et l’Irak ont des institutions constitutionnelles et légales. Les Kurdes yézidis et la région de Sindjar sont représentés au Parlement du Kurdistan et au Conseil des représentants irakiens (le Parlement) aussi bien que dans le Conseil provincial de Ninive. Toute mesure qui sera prise maintenant et dans le futur, le sera par le biais des institutions légales au Kurdistan et en Irak et non par des moyens illégaux et des interférences inacceptables. 

Le conseil des ministres du GRK essaie d’aider toutes les parties du Kurdistan, Sindjar comme les autres régions du Kurdistan d’Irak, en vue d’améliorer les relations et de ne créer ni tensions ni divisions. Aussi, nous demandons au PKK de stopper immédiatement ces tentatives illégales au Kuridstan irakien. 

Nous voudrions réaffirmer les déclarations faites par les dignitaires kurdes yézidis et leur leaders religieux, ainsi que d’autres figures kurdes yézidies, que cette interférence entraînera une détérioration de la situation à Sindjar et ceux qui en seront le plus affectés seront les populations du Kurdistan en général et celles de Sindjar et des régions avoisinantes en particulier. Par conséquent, de telles tentatives doivent cesser. 

Les forces Peshmergas sont en train de reprendre complètement le contrôle de toute la région de Sindjar. Le GRK poursuivra ses efforts pour aider et reconstruire cette région bien-aimée. Le GRK parviendra à cet objectif de conserve avec le Gouvernement fédéral d’Irak. 

Le Conseil des ministre du GRK examine actuellement la proposition demandant la création d’un gouvernorat de Sindjar. Cela sera débattu avec le Gouvernement fédéral irakien sur une base légale et constitutionnelle. Le Conseil provincial de Ninive sera informé des progrès de ces débats.
Conseil des ministres du GRK, 17 janvier 2015.

Au delà du ton cinglant et glacé – ou furieux, comme on veut – de la déclaration, et de l’argument financier « Sindjar est économiquement et démographiquement par terre, voilà ce que nous allons faire, par nous-même, avec l’Irak et la communauté internationale » et vous, qu’avez-vous de concret à offrir ? », il suffit de compter le nombre d’occurence des mots légal/illégal et les références aux constitutions du Kurdistan et de l’Irak, pour comprendre le message adressé au PKK : Juridiquement, légalement et politiquement, vous n'existez  pas à Sindjar (et cela fait écho au refus initial d’Erbil de reconnaître la proclamation toute aussi « unilatérale » des cantons syriens. 

Si le GRK se réfère autant à la constitution irakienne, c’est que Sindjar est compris dans l’article 140 qui prévoyait un référendum des régions détachées par Saddam des gouvernorats kurdes. Certes, en juin, quand les Peshmergas se sont déployés dans ces régions, Massoud Barzani a considéré que le référendum était caduque (de fait, le délai constitutionnel pour sa tenue a expiré en novembre 2007). Mais la constitution irakienne prévoit bien que des provinces peuvent, par référendum, former une région fédérale, à l'instar de celles du Kurdistan (ce qui donne fort à penser aux gens de Basra en ce moment, et qui titillait les sunnites avant l’arrivée de Daesh), ou bien une province peut choisir de se rattacher à une Région existante, il suffit que la demande en soit faite par les 2/3 du Conseil provincial ou d’un dixième des électeurs. Nul besoin, donc, d’amender la constitution pour le rattachement de Kirkouk et du reste. De plus, sur le terrain, Bagdad n’est pas en mesure, et ne le sera sans doute plus, de revenir à la situation d'avant juin 2014 au sujet de ces régions kurdes. Mais on sent la patte de Barzani, qui a toujours été d’une extrême prudence concernant toute avancée vers l’autonomie ou indépendance, depuis les élections de 1992 : toujours donner un cadre légal à son action, s'assurer de son bon droit et de l’agrément, ou tout au moins, de l’absence de refus catégorique, non pas tant  de Bagdad, que de la part des puissances internationales, par crainte d’un isolement diplomatique qui ôterait toute consistance aux gains politiques du Kurdistan. C’est la faille diplomatique et institutionnelle des « cantons du Rojava » qui n’ont aucune existence en dehors des proclamations du PYD.

Mais décidés à rameuter toutes les autorités sociales et religieuses yézidies (et la société des Yézidis est encore plus hiérarchisée que celle des « tribaux » musulmans), les media proches du PDK ont réussi à obtenir et publier la condamnation d’une telle initiative par le prince des yézidis, Tahsin Beg, qui a déclaré, dans un entretien téléphonique avec le journal Basnews, être absolument opposé au détachement de Sindjar de la Région du Kurdistan. Le Mîr aurait même déclaré que l’unique leader des Yézidis était Massoud Barzani et que ceux qui essaieraient de séparer Sindjar du Kurdistan seraient des « traitres » et de « véritables ennemis ». Il a aussi émis le vœu que les 27 membres du nouveau conseil élu le 14 janvier quittent Sindjar au plus vite et laissent la région sous la protection des Peshmergas et autres forces du GRK.

Le 18 janvier, dans un autre « entretien » rapporté par Basnews, celui-ci avec le chef religieux des Yézidis, le Baba Cheikh Khurto Hajji Ismail, aurait lui aussi refusé toute autre force de protection que les Peshmergas pour Sindjar. Dans le même article, suit une condamnation d’un « canton de Sindjar » de Vian Dakhil, la populaire députée yézidie (PDK) au Parlement de Bagdad, dont les larmes avaient remué l’opinion publique en août 2014.

En riposte médiatique, le 18 janvier, un démenti des propos du Baba Cheikh était publié dans le site yezidi (plus proche des YPG), Êzidipress, accusant Rudaw et Basnews de s’être livrés à une campagne orchestrée en sous-main par le PDK et d’avoir déformé les propos du religieux qui a démenti vouloir se mêler de questions politiques. Le même jour, Firat News, agence de presse du PKK, déplorait les atteintes à « l’unité kurde » de la part des media pro-PDK, en niant que le projet de ce parti était de séparer Sindjar du Kurdistan; le PKK nie surtout avoir eu toute influence sur le déroulé du meeting et la présence de membres du PKK ou des YOG ne serait qu’ « amicale », même si le parti apporte tout son soutien à cette initiation d’auto gouvernement et d’auto défense. 

Quant à l’UPK, en tout cas en ce qui concerne le seul membre de l’UPK présent le 14 janvier, il semble quelque peu faire marche arrière, nonobstant les propos enthousiastes que lui a a prêtés Basnews et que dément Hussein Darman. Répondant cette fois au journal Rudaw (vu comme pro Nêçirvan Barzani alors que Basnews est accusé par les pro PKK d’être le journal de Masrour Barzani) Hussein Darman, qui est un des responsables de la branche UPK de Mossoul, assure maintenant qu’il a été « dupé » : 

« Deux jours avant, j’ai été informé par télephone d’une réunion entre les partis politiques kurdes pour discuter des vies des yézidis de Shingal (Sinjar). Après y avoir assisté, j'ai réalisé que c’était une conférence. Je n'ai rien dit. Pourtant il y a eu un grand chambard sur ma participation ». 

De tous ses propos, on peut croire sur parole le directeur adjoint de l’UPK quand il a admis avoir essuyé de « sévères critiques » de la part de son parti pour avoir assisté à tout ça. 

Quant au chef de la sécurité de Sindjar, il a raillé, dans le même journal, l’élection de ces membres du Conseil, qu’il a ainsi décrits : 

« 70% des membres du Conseil sont du Kurdistan de Syrie. Très peu ont achevé leur école primaire, le reste est inéduqué […] certains de ces membres sont venus nous voir et se sont excusés. Ils ont dit être venus pour manger et ont été élus membres du Conseil. »

L’un d’eux aurait raconté à Rudaw être un simple berger, à qui « on » aurait demanddé de se présenter comme candidat, et avoir eu ainsi 30 voix en sa faveur.

Sur le terrain, les forces armées, Peshmergas et YPG, sont loin de s’affronter comme le fait la presse, même si une certaine rivalité entre les groupes (pas très différente de celle entre les Peshemrgas PDK et UPK) et surtout un manque de coordination peuvent amener une certaine confusion sur le terrain, comme le rapporte un reportage de l'Associated Press

La libération de Shingal dépendra surtout du repli de Daesh de la région si ses combattants se trouvent de plus en plus coupés des renforts de Mossoul. Quant à l’avenir de Shingal, il est assez inconcevable qu’il puisse encore se trouver en Irak (même si c’est le souhait de Cemil Bayik, tel qu'il l'a affirmé en décembre dans The Guardian), car il est douteux que le gouvernorat de Mossoul et ses environs sunnites (dont beaucoup d’habitants ont collaboré avec les Daesh pour exterminer ou enlever les yézidis) se change du jour au lendemain en une autorité pacifique, susceptible de ramener la population de Sindjar en son sein. Il semble plus probable que musulmans (arabes et turkmènes) et yézidis de la région ne vivent plus côte à côte pendant un bon bout de temps. 

Mais faire dépendre Sindjar uniquement de Bagdad, alors que la capitale irakienne a perdu toute autorité sur les provinces sunnites qui la coupent du nord, est aussi hasardeux, car la guerre entre chiites et sunnites n’est pas non plus près de s’apaiser. Rattacher Sindjar au Kurdistan senble la seule solution viable pour la région et ses habitants, d'autant que ce serait enfin réunir les trois grands foyers du pays yézidi, Sindjar, Lalesh, Sheikhan au sein des mêmes frontières. 

Quant à l'influence du PKK à Sindjar, elle pourrait se traduire dans une opposition politique, notamment avec leur petit parti, le PÇKD, puisqu’on ne voit pas comment les partis islamistes pourraient y jouer le rôle de partis des mécontents du PDK, comme c'est le cas à Duhok. Mais à l’heure où le PYD cherche désespérément un appui armé des USA, on le voit mal, dans le même temps, jouer les trublions à Sindjar, alors que la situation des « cantons syriens » n’est guère brillante.

Concernant les visées du PKK sur Sindjar, elles sont donc irréalistes (Sindjar n’est pas Qandil) et en plus à la merci d’une déclaration d’Öcalan sur un prochain désarmement de la guerilla. De plus, son conseil de direction n’est pas unanime sur les relations à entretenir avec le GRK (toujours cette opposition Karayilan - Bayik) et les malheurs de Kobanî ont montré les limites rapides de ce genre d'aventure.



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