Séparé de l'Irak, le Kurdistan s'organise

Massoud Barzani et Ban Ki Moon, le 24 juillet
Séparé depuis presque un mois de l'Irak dont il se trouve coupé par l'État islamique, le Kurdistan tente d'assurer son émancipation économique, de contenir les assauts d'EI à Ninive et Kirkouk et de s'organiser politiquement en vue de sa future indépendance. 

Le 3 juillet, le président Massoud Barzani a demandé au parlement kurde de préparer un projet de loi et de former une commission électorale indépendante en vue d’un référendum par lequel la population du Kurdistan d’Irak se prononcerait sur sa volonté d’indépendance. Massoud Barzani a aussi demandé aux parlementaires de choisir une date pour le scrutin.

Auparavant, le président kurde a exposé devant les députés le résumé des événements qui se sont bousculés après la prise de Mossoul par l’EI : il ainsi relaté les différents échanges qu'il avait eu avec Bagdad auparavant, répétant ce qu’il avait dit à la presse étrangère, à savoir que le GRK avait averti Nouri Maliki, quelques mois avant la chute de Mossoul, des dangers que faisaient courir à l’Irak les menées de l´État islamique et que le Premier Ministre irakien lui avait assuré contrôler la situation, en lui conseillant de « s’occuper plutôt des affaires du Kurdistan ». Il est aussi revenu sur tous les griefs que son gouvernement a envers Bagdad, notamment le gel du budget des salaires des fonctionnaires kurdes.

Au sujet d’une possible indépendance, Massoud Barzani a assuré qu’elle bénéficiait d’un certain soutien international et que « ceux qui ne nous soutiennent pas ne s’opposent pas à nous ». Il a également réaffirmé que les régions citées dans l’article 140 de la constitution irakienne, et notamment Kirkouk, régions maintenant défendues par les seuls Peshmergas après la fuite de l’armée irakienne, resteraient dans la Région kurde.

Le 9 juillet, Massoud Barzani recevait dans sa résidence de Salahaddin les consuls étrangers et les représentants d'ONG internationales pour revenir sur les dernières évolutions de la situation sécuritaire et politique au Kurdistan et en Irak et les a avertis que les puissances étrangères ne devaient pas rester inactives devant l'État islamique (EI) met la menace qu’il présente « pour l’ensemble de la région au Moyen Orient » et qu’une « coopération internationale » devait se mettre en place.

Le président kurde est revenu sur la « politique de division dangereuse » menée par Nouri Maliki et que son maintien au pouvoir pourrait entraîner la « destruction complète du pays ». Il a redit que les Peshmergas et autres forces de sécurité kurdes déployés dans les régions de Ninive, Kirkouk et dans la Diyala protégeaient les populations des groupes terroristes et ne se retireraient pas mais que les populations y vivant décideraient de leur destin par référendum, celui de l'article 140.

Enfin, le 11, Massoud Barzani s’est adressé à l’ensemble du peuple irakien, dans une lettre ouverte, où, tenant à peu près les mêmes propos, il rappelle l’ensemble des conflits opposant les Kurdes au gouvernement central, et ayant amené ces derniers à souhaiter voter pour leur auto-détermination. Il appelle aussi à un « nouvel Irak », avec une « nouvelle administration » et une « vision nouvelle » pour gérer le pays dans le futur.

Quelques jours auparavant, au moment où Massoud Barzani demandait aux parlementaires de préparer une loi sur un référendum, son chef de cabinet, Fouad Hussein était aux États-Unis avec Falah Moustafa Bakir,le ministre kurde des Affaires étrangères, pour expliquer et défendre la position kurde. Fouad Hussein avait ainsi expliqué à la presse qu’une confédération avec un Irak pacifié, démocratique et ayant réglé ses conflits internes était envisageable. La confédération nécessitant l’indépendance et la souveraineté des États-parties, le référendum pour l’indépendance était ainsi présenté comme un premier pas vers un « nouvel Irak ». Reste à savoir si la présidence kurde croit elle-même à un développement positif dans un futur proche concernant l’Irak…

Interviewé pour Al-Monitor par Mustafa Al-Kadhimi, un analyste irakien spécialisé dans les questions politiques et des droits de l’homme, Massoud Barzani confirme son refus de participer à un troisième « cabinet Maliki » au cas où ce dernier parviendrait à faire reconduire ses fonctions : « Le problème avec M. Maliki n’est pas personnel, mais plutôt conceptuel et relié à ce qui forme le cœur de la philosophie et de la culture de l’administration publique qui a en charge les intérêts irakiens. »

Interrogé sur le référendum promis aux Kurdes, Massoud Barzani rappelle que la chute de Mossoul et des régions sunnites a entraîné une situation nouvelle pour le Kurdistan, qui se trouve maintenant séparé physiquement du reste de l’Irak par un EI avec qui il partage plus de mille kilomètres de frontière. Mais au sujet d’une coopération militaire éventuelle de l’armée kurde avec les États-Unis, l’Irak, voire d’autres forces régionales pour chasser EI, Massoud Barzani répond que le problème est « politique par excellence », et que d’une résolution politique de la crise irakienne dépend le succès militaire des actions contre EI, et notamment la résolution du conflit entre chiites et sunnites irakiens : « Il faudrait songer sérieusement à résoudre pacifiquement la question des droits légitimes des sunnites dans cette région et isoler ainsi les terroristes de ceux qui demandent leurs droits légitimes. C’est alors que les sunnites parviendront à chasser les terroristes de leurs  régions et nous les y aideront certainement. »

Le président kurde confirme qu’un autre référendum sera proposé aux habitants des régions rattachées pour leur demander leur avis, tel que le prévoyait l’article 140 et leur permettre ainsi de « choisir leur identité ».

Le 24 juillet, le Parlement kurde d’Erbil a approuvé une loi décidant la formation d’une commission électorale indépendante. Cette commission est autorisée à tenir des élections, des référendum et à fixer les dates de scrutin, sans avoir à en référer à Bagdad et à la Haute Commission électorale irakienne.

Autre pas vers une émancipation, il est fait référence, dans le texte, au « Kurdistan » et non plus à la Région du Kurdistan, nom porté par la région fédérale dans la constitution irakienne. Cette loi s’applique ainsi aussi bien aux trois provinces de Duhok, Erbil, Suleïmanieh qu’à Kirkouk et aux autres territoires kurdes mentionnés dans l’article 140.

La loi demande au GRK de former cette commission dans les 90 jours à compter du vote d’approbation. La commission sera formée de 9 représentants des différents partis politique du Kurdistan, plus 2 sièges réservés aux minorités.

Les réactions à cette annonce vont d’une forte opposition (l’Iran et Bagdad), à une désapprobation contenue mais sans réelle menace (USA) et une neutralité affichée de la Turquie, entre le « ni pour ni contre, bien au contraire » qui, dans les faits, se traduit plutôt par un accroissement des importations de Turquie au Kurdistan, au fur et à mesure que les liens se distendent avec Bagdad : Dès le mois de juin, le ministère des Finances au Kurdistan avait annoncé que, cette fois, les revenus de la vente du pétrole kurde ne seraient pas envoyés à Bagdad mais reviendraient directement à Erbil. L’adjoint du ministre, Rashid Tahir, a ainsi expliqué à l’agence Basnews que l’argent serait transféré d’Europe vers un compte ouvert auprès de la Hall Bank en Turquie, d’où il serait envoyé à la banque centrale du Kurdistan, puisque le gouvernement central refusant de payer, depuis janvier 2014, les fonctionnaires kurdes, « il n’y a aucune raison de leur retourner une partie de ces revenus ».

Le Kurdistan a même prévu, pour cela, de s’appuyer sur une loi que son parlement a voté en 2013, qui énonce que si le conflit entre Erbil et Bagdad dépasse les 90 jours, alors le gouvernement kurde est libre d’employer tout moyen à sa disposition pour obtenir les financements auxquels il a droit, comme le confirme au même journal Dilshad Sahban, s’exprimant au nom de la Commission parlementaire des ressources naturelles : « Si Bagdad n’envoie pas les 17% de son budget total à la Région du Kurdistan, ils n’obtiendront pas un penny de notre part, seuls 5% iront au Koweït à titre de compensation » [l’Irak doit dédommager le Koweït des dégâts causés par l’invasion de 1991 en prélevant un pourcentage de ses revenus pétroliers]. 

Selon Sadiq Aytekin, conseiller-adjoint au ministère turc de l’Énergie, 1. 48 000 barils de pétrole kurde ont été exportés sur les marchés mondiaux via le port de Ceyhan, avec un prix de 110 $ le baril. Près de 93 millions de $ auraient été ainsi déposés chez la Hall Bank. Une partie de cet argent devant être utilisé pour payer enfin le traitement des fonctionnaires, ce sera en dollars qu’ils pourraient être directement payés.

La création de ce compte a été officialisée lors de la visite en Turquie du vice-Premier ministre kurde Qubad Talabani, du ministre des Ressources naturelles Ashti Hawrami et du ministre des Finances Rebaz Mohammad. D’après le porte-parole du GRK, ces trois responsables seraient les seuls à disposer de la signature et du droit de retrait de ce compte.

Le gouvernement kurde espère, avec ces revenus, atténuer ou faire cesser la « crise des salaires » impayés par Bagdad. Le budget du ministère des Finances ne peut, pour le moment, couvrir que 10% des traitements de plus d’un million quatre cent mille fonctionnaires, dont une partie serait des « employés fantômes », selon des enquêtes internes.

L’effondrement de Mossoul et le désordre général en Irak n’ont pas empêché les exportations kurdes de se dérouler comme prévu et le 17 juin, un autre pétrolier avait quitté Ceyhan chargé du pétrole de la Région kurde (le premier était parti le 2 mai).

Le 7 juillet, Ashti Hawrami, le ministre kurde des Ressources naturelles s’exprimait au Parlement pour rendre compte de la crise provoquée par le front entre l’armée irakienne et l’EI, qui a privé le Kurdistan de l’accès à la raffinerie de Baidji et a provoqué une pénurie générale de carburant dans le pays. Ashti Hawrami a rappelé qu’avant les événements, la Région du Kurdistan consommait 7, 5 millions de litres de carburant par jour et qu’à présent, après restrictions, les besoins étaient tombés à 6 millions de litres par jour. Deux cent mille concessions de carburant avaient été délivrées. Le gouvernement projette de construire une raffinerie à Duhok et une à Garmiyan et le ministre a affirmé que ces deux raffineries suffiraient largement à résoudre la crise, mais il fallait attendre deux ans pour qu’elles soient opérationnelles.

D’un autre côté, deux champs de pétrole à Kirkouk sont tombés sous le contrôle des Peshmergas qui en ont chassé, le 13 juillet, l’État islamique. Ces deux champs ont une capacité de production de 300 000 barils par jour.

Le Kurdistan espère accroître ses exportations jusqu’à 250 000 barils par jour dans les prochains mois, et même 500 000 à la fin de l’année, avec le pétrole de Kirkuk qui viendra gonfler les exportations. Pour 2015, le gouvernement kurde espère relier les champs de Kirkouk une fois aux oléoducs de Khurmala et Makhmur, pour une exportation en Turquie via l’oléoduc du Kurdistan.

Le 27 juillet, un pétrolier transportant une cargaison kurde a atteint le port de Galveston, au Texas. Un million de barils de brut devait être vendu pour un montant d'environ 100 millions de dollars. Mais le 28 juillet, la cargaison était saisie, sur décision d’un juge de Galveston après plainte du ministère du Pétrole irakien auprès de la cour fédérale de Houston. La magistrate Nancy  Johnson n’a pas tranché sur le litige en lui-même, mais a ordonné au marshall de Galveston de confisquer le brut et de le garder en dépôt à terre, en attendant que la question juridique soit résolue.

Alors que les échanges s’accroissent avec la Turquie, ils se sont effondrés entre l’Irak et le Kurdistan, le président de la chambre de commerce d’Erbil estimant que 90% des échanges avaient cessé, en raison de la présence de l'EI au centre de l’Irak.

En ce qui concerne les échanges avec l’Iran, les chiffres du commerce et du tourisme ont chuté de 80% depuis le début du mois de juillet. Le 23 juillet, Ahmed Ali Kalari, du Conseil du commerce et de l’Industrie de Suleïmanieh a, dans une conférence de presse, indiqué qu’actuellement, c’est environ 180 camions par jour qui entraient au Kurdistan via la frontière de Parwezkhan, alors qu’auparavant, le nombre de camions amenant quotidiennement des marchandises d’Iran s’élevait à 900 par jour. L’Iran a ainsi fermé sa frontière aux camions-citerne irakiens et kurdes et ne laisse circuler que les iraniens. 


Mais alors que le GRK vient de renouveler un contrat de fourniture d’électricité avec la Turquie, un autre contrat est en pourparlers avec l’Iran, ce qui indiquerait que des mesures « anti-indépendance » de la part de Téhéran contre Erbil n’auront peut-être pas lieu. Le Kurdistan d’Irak a toujours essayé, depuis 1992, de garder un certain équilibre dans ses relations entre la Turquie et l’Iran et la poursuite, voire l’accroissement des échanges commerciaux avec son voisin oriental lui permettraient de ne pas dépendre entièrement de la Turquie tout en apaisant les craintes de l’Iran. 

Sur le front, les Peshmergas contiennent toujours l'EI que ce soit à Djalawla ou Ninive, avec des pertes qui doivent s'élever maintenant, depuis début  juin à près de 90 tués, plus de 200 blessés et quelques prisonniers. La journée du 26 juillet fut la plus lourde, quand les Peshmergas ont temporairement pris le contrôle de deux positions à Djalawla mais ont dû s'en retirer, faute de munitions, annonçant 13 des leurs tués, 40 blessés, contre 38 combattants d'EI tués. 

L'armement sophistiqué, fourni par les Américains à l'armée irakienne, dont EI s'est emparé sans coup férir, inquiète les militaires kurdes dont les Peshmergas ne disposent que d'un armement moins performant et moins adapté aux combats urbains. Et si les USA font la sourde oreille aux demandes de réarmement de Nouri Maliki, autant dire que les Kurdes n'ont rien à espérer de ce côté-là…



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