Le Buraq et le hibou


"La première fois que j'ai décelé cette complicité entre eux, mon père parlait à son auditoire du "Faqih Tayran", ainsi qu'on appelait ce Kurde répondant en réalité au nom de Mahmud et ayant vécu au douzième siècle de l'ère chrétienne, auteur d'un long poème consacré à un cheval noir qui tenait des propos très déconcertants. Le cheval en question n'était autre que le Buraq, ce noble coursier enfourché par le Prophète lors de son voyage nocturne entre la péninsule Arabique et la mosquée Al_Aqsa. À entendre mon père, Faqih Tayran avait pris le parti de faire de ce cheval une créature assez prompte à s'ennuyer, opiniâtre certes, mais un peu gauche et traînarde lorsqu'il s'agissait de gravir les neuf paliers du vent – le premier de ces paliers étant la perplexité ; le deuxième, la stupeur ; le troisième, la vision ; le quatrième, la crainte ; le cinquième, le murmure ; le sixième, le hurlement ; le septième, l'hébétude ; le huitième, la satisfaction ; le neuvième, la loquacité. Il se trouve, du moins dans la version de mon père, que Faqih Tayran s'étendait longuement sur la loquacité, comme s'il avait fallu que cette histoire ne finît jamais. Ce cheval noir à visage d'homme, à cou de lion et à ailes d'aigle, s'arrêtait en effet dans son ascension chaque fois qu'il rencontrait un hibou. Et comme il faisait nuit, le hibou eut le privilège d pouvoir rencontrer l'auguste coursier, qui trouvait dans la face aplatie de l'oiseau une ressemblance certaine avec son visage humain.
"Qui es-tu ? demandait le Buraq au hibou (toujours selon la version de mon père). 
– Je suis l'or", répondait l'oiseau de nuit.
Le cheval éclatait de rire.
– Dans ce cas, pourquoi es-tu toujours aussi obscur ?
– Parce que la nuit ne me voit pas.
– Et si elle te voyait, qu'en serait-il ? s'esclaffait de nouveau le cheval.
– Alors la nuit aurait perdu…, répondait l'oiseau, très sûr de lui.
– Et que gagnerais-tu, toi, si la nuit perdait ?
– Je gagnerai le jour.
– Le jour, tu es presque aveugle…, marmonnait le cheval noir. Tu n'as absolument rien à gagner de cette lumière qui t'éblouit.
– Le jour est mon envoyé. De ses yeux innombrables, il repère pour moi la position des proies de sorte que, la nuit venue, je n'aie plus qu'à les attraper."
Mon père ajouta à cette histoire que le Buraq se tournait ensuite vers le Prophète et lui chuchotait : "Pourquoi ce hibou me nargue-t-il ?" Le Prophète lui donnait de petites tapes sur l'encolure : "Plus tu assailliras cet oiseau de questions, plus il aura de chances d'avoir le dernier mot. Sa malice reste bien en deçà des réponses que tu attends de lui, et c'est pourquoi tu es si déconcerté."
Selon la version de mon père, l'équidé chuchotait encore au Prophète : "Pourquoi ce volatile me ressemble-t-il tant ?" Le Prophète lui répondait : "Parce que vous allez tous les deux devoir réussir la même épreuve." Le cheval hennissait alors : "Quelle épreuve ?"
Mon père s'arrêta pour regarder son auditoire, souhaitant mesure sur les visages l'effet produit par son récit. Il s'adressa ensuite à Dino, assis à l'autre extrémité du cercle, ce qui l'obligea à crier : "Dino ! Continue, toi…" Mon frère jumeau se grattait la tempe, comme s'il était en train d'attendre son tour : "Ils vont devoir disparaître. Voilà l'épreuve du Buraq et du hibou." Il se tut un instant. Mon père lissa sa moustache en méditant la réponse de son fils, puis abonda dans son sens, le sourire aux lèvres : "Oui. C'est tout à fait cela." Il scruta alors ses visiteurs pour les inciter à approuver ce qui venait d'être dit. Ceux-ci confirmèrent donc en souriant : "C'est bien cela, tout à fait." Certains avaient toutefois quelques précisions à demander à mon père : "Mais pourquoi le hibou a-t-il dit qu'il était l'or ?"
Mon père se tourna vers mon frère et mon frère répondit, en gardant les yeux baissés :
"Le hibou voulait mettre le Buraq à l'épreuve.
– Qui pourrait bien mettre le Buraq à l'épreuve ? s'étonna l'une des personnes présentes.
– Moi, répondit Dino.
– Toi ?" s'offusqua l'autre, le doigt pointé sur lui. Il se tourna vers le père pour l'appeler à la rescousses devant cette énormité qui venait de sortir de la bouche du fils. 
Mon père interpella Dino : "Toi ?" Sans la moindre hésitation, mon jumeau confirma : "Moi-même" ; et sans leur laisser le temps de pousser plus loin leurs questions, il poursuivit : "Où se trouvait le Buraq avant la nuit durant laquelle il s'est envolé avec le Prophète ?" Les voyant bien embarrassés, il revint à la charge :
"Et où se trouve-t-il, depuis cette nuit-là ?
– Dino ! grommela mon père. Il me semble que tu dépasses les bornes.
– Et le Buraq ? N'a-t-il pas dépassé les bornes en allant poser des questions pareilles au hibou ?
– Quel mal y a-t-il à cela ?
– Un oiseau effrayé n'a pas le droit de retenir un autre oiseau pour l'interroger…
– Serais-tu en train de parler du noble Buraq ? l'interrompit mon père qui commençait à s'énerver.
– Il était effrayé par cet oiseau qui, jusqu'à la fin des temps, jouirait sans partage de la nuit, contrairement à lui, le Buraq, dont la mission ne devait durer qu'une nuit.
– Comment peux-tu juger le cheval de Dieu, toi ? intervint l'un des visiteurs.
– Tant que je ne peux dire où il se trouve, c'est mon droit, répondit Dino.
– Il est là-bas, grognait l'autre.
– Où donc ?
– Près du trône divin.
Mon frère jumeau baissa les yeux, puis lança à son contradicteur :
"Tu veux dire que tu en as assez ?
– Pourquoi me mêles-tu tout à coup à cette histoire ? s'étonna l'autre.
– Parce que le Buraq, une fois sa mission accomplie, n'attend plus rien."
Les Plumes, Salim Barakat.


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