Manuel de Soureth ou comment apprendre la langue des anges









Introduction (extraits)
"L'araméen, dit-on, est la langue des anges, et si vous prévoyez qu'à défaut d'une vie vertueuse un petit coup de piston ne sera pas de trop pour que vous soyez admis dans le Jardin d'Allah au jour du Jugement, quand vous serez perdu au milieu de la multitude des humains se pressant devant l'entrée, vous pouvez espérer que son redoutable gardien sera si heureux de vous entendre le saluer dans sa propre langue qu'il entrouvrira la porte pour vous laisser passer."
(Ceux qui se demanderaient pourquoi le soureth est la langue des anges, même ceux gardant le Paradis des musulmans, peuvent se reporter à ce lien, on vous dit tout).

"Si votre esprit, plutôt que se s'élever vers les sphères célestes, est attiré par celles d'ici-bas, vous serez fasciné par une langue qui porte le témoignage écrit de l'histoire de l'humanité – tant matérielle que spirituelle – sur près de trois millénaires.  C'est le record absolu : les premières inscriptions en araméen datent du 10e siècle avant notre ère, et cette langue est toujours en usagée nos jours ; aucune autre langue n'a aussi de traces continues sur une aussi longue période. 
Il est aussi possible que vous chérissiez la mémoire du plus célèbre araméophone de tous les temps, un rabbin né en Galilée (ou en Judée ?) cinq ou six ans avant le début de l'Ère Chrétienne ; il n'est l'auteur d'aucun livre, mais le récit de sa vie et son enseignement nous ont été transmis par des ouvrages écrits en grec, qui rapportent un petit nombre d'expressions de sa langue maternelle…"

C'est ainsi que Brunot Poursat introduit son manuel de soureth qui a l'inestimable avantage d'être celui de la langue parlée par les chrétiens du Kurdistan, laquelle est, de facto, la deuxième langue de la Région du Kurdistan et non l'arabe, et non le syriaque occidental, qui ne sert plus guère qu'à la liturgie chez les chrétiens de langue arabe. 

Après un tour d'horizon des différents dialectes araméens parlés au Moyen-Orient, l'auteur aborde de front "une question qui fâche" c'est-à-dire l'identité "ethnique" de ces chrétiens non-arabophones, avec les divers noms qu'ils se sont donnés et se donnent, et qui ne peuvent que plonger le néophyte, même bienveillant, dans un abîme de perplexité (rappelons qu'au Kurdistan ils ont été à deux doigts de bloquer le vote d'une constitution pour des histoires de tirets et de virgule auxquelles personne ne comprenait rien).

"Ces gens que j'ai appelés araméens, araméophones, chrétiens orientaux, etc., quel nom se donnent-ils à eux-mêmes ? 
Leur nom traditionnel, le seul qu'on trouve dans leurs écrits avant la fin du 19e siècle, est "syriens", en araméen : "souryayè" ou "sourayè". Pourquoi "Syriens" et pas "Araméens" ? Parce qu'au début de notre ère, le mot "araméen" était associé à un contexte païen, tandis que c'est à Antioche, capitale de la province romaine de Syrie, que les disciples de Jésus reçurent pour la première fois le sobriquet de chrétiens ; et c'est même avant l'ère chrétienne que les auteurs grecs même qualifient les Araméens de "Syrien". Ce mot araméen, autant chez les Chrétiens que chez les Juifs, a perdu le sens ethnique qu'il avait quand Aram représentait un pouvoir politique, il y a fort longtemps, et n'est plus employé en ce sens par les principaux intéressés. Ils en usent parfois pour désigner leur langue, dans un contexte savant ; mais pour l'usage courant, le mot "soureth", la langue des "Souryayè", est préféré ("soureth", accolé du qualificatif "langue ancienne", ou "langue littéraire", peut aussi désigner le syriaque, ce dernier terme, consacré par l'usage, étant d'origine gréco-latine). 
Les Araméens, dans leur majorité, revendiquent aujourd'hui un nom ethnique dont l'origine dans cet emploi – quoi qu'ils en puissent dire – est étrangère. Ils se désignent eux-mêmes sous le nom d'Assyriens, et prétendent être les héritiers exclusifs de l'antique Empire Assyrien ; certains vont même jusqu'à prétendre qu'ils parlent un assyrien moderne, descendant de la langue des tablettes et des inscriptions cunéiformes ; une partie substantielle de leurs magazines est consacrée à l'illustration de la culture et de la civilisation des glorieux ancêtres qu'ils se sont donnés !"

(Ici, vous pouvez relire ce dernier paragraphe en mettant Mèdes à la place de Kurdes, et vous aurez strictement le même tableau chez leurs compatriotes kurdistanî, musulmans ou yézidis. Il est vrai que certains Kurdes préfèrent opter pour leurs glorieux ancêtres de l'Ourartou (disputés aussi par les Arméniens), tout comme des Souryayè catholiques "chaldéens" se sont découvert récemment des ancêtres en ligne directe issus d'Ur et de Babylone… Ceux que ces histoires de patrimoines mythiques intéressent peuvent se reporter à l'article publié en 4 volets Les Kurdistanî : l'affirmation d'un patrimoine historique et religieux multiple, au service d'une citoyenneté en construction)

"Résumons l'histoire des emplois du nom d'Achour ; c'est à l'origine celui d'une ville, supplantée ensuite par Ninive, située 100 km plus au nord et tout près de l'actuelle Mossoul ; il a servi à former un mot grec, rendu en français par Assyrie, désignant tout ou partie du territoire soumis aux rois d'Accouru, avec une géographie souvent vague (par exemple, il semble bien que le mot Syrie soit dérivé d'Assyrien !). En araméen, au contraire, ce nom, sous la forme Ator (avec le changement typiquement araméen de ch en t) a traversé les siècles avec un sens fidèle à l'original : jusqu'au début du 20e siècle, les Atorayé étaient exclusivement les habitants de Mossoul et de sa région. Au 16e siècle, lors de ses premiers contacts avec l'Église d'Orient, l'Église romaine, qui affectionne les termes géographiques désuets, l'appela l'Église d'Assyrien, avant d'opter pour Église de Chaldée (région de Babylone, c'est-à-dire de Baghdad). À la fin du 19e siècle, les Anglicans envoyèrent une mission en "Assyrie", un nom mis à la mode par les fouilles de Layard à Ninive ; ce n'est qu'à partir de ce moment que certains intellectuels chrétiens revendiquèrent l'héritage assyrien 
C'est aujourd'hui une revendication à la fois répandue et obstinée, qu'il est délicat de discuter avec ses partisans. Il ne faut pas perdre de vue qu'elle n'a guère plus de cent ans d'âge, et qu'elle procède d'une recherche identitaire  conséquence du déracinement ; elle était tout à fait inconnue chez les Araméens vivant dans leurs habitats ruraux d'origine, jusqu'à une époque récente. Pour cette raison, nous n'employons pas ici le mot "Assyriens"pour désigner les Araméens dans leur ensemble, d'autant plus que nombre d'entre eux n'ont aucun lien avec l'Assyrien proprement dite (il faut dire que la géographie des assyromaniaques est souvent floue, et qu'ils qualifient volontiers d'Assyriens tous les peuples de l'antiquité moyen-orientale à l'exception des Hébreux et des Arabes) ; nous ne le ferons que pour désigner des groupes particuliers, communément nommés ainsi à partir du 20e siècle, et sans jamais nous laisser aller à l'anachronisme 
Pour ce qui est de la langue, il est impossible, dans un contexte un tant soi peu scientifique, de qualifier l'araméen contemporain d'assyrien moderne, car ce serait donner l'impression fausse que cette langue dérive de l'assyro-babylonien des cunéiformes ; de fait, à l'intérieur de la famille sémitique l'araméen (qui, comme nous l'avons vu, est attesté depuis le 10e siècle avant J.C., et qui fut la langue administrative de la dernière période de l'Empire Assyrien) n'a pas d'affinité particulière avec l'assyro-babylonien ; la langue moderne qui ressemble le plus à cette dernière, c'est l'arabe."


Après l'introduction, le manuel proprement dit. Venant de le recevoir, ce ne sont que mes premières impressions :

Les ++ : En plus du fait qu'il s'agit du soureth (syriaque oriental) et non du syriaque occidental, c'est-à-dire de la langue parlée et vivante du Kurdistan, on a ENFIN un manuel d'apprentissage de langue à des fins usuelles, orales ou écrites, et non une aride succession de chapitres grammaticaux et de points de vocalisation qui endorment dès les dix premières pages.

Le – : Comme dans The Jewish Neo-Aramaic Dialect of Amadiya de Jared Greeblatt (Brill), presque tout le manuel retranscrit le soureth en caractères latins, et ce n'est qu'au 5ème chapitre que l'on voit enfin apparaître l'apprentissage de l'écriture syriaque, sur seulement quelques pages et, tout à la fin, derrière des textes et des corrigés d'exercices toujours transcrits d'une façon que je trouve assez hideuse, on a enfin du syriaque écrit. Je veux bien que la vue d'un alphabet inconnu puisse en effrayer certains mais je ne suis pas sûre que lire quelque chose comme : bed me&àdeblay klmn dl# qbelay puqdàneh/wmèrè# matºl#làw bàbà# màre# gray bnwm ¨# soit moins rebutant pour le néophyte. En plus d'être drôlement moche, ça nécessite d'apprendre deux écritures au lieu d'une : la transcription qui ne va servir à rien, hormis dans ce livre, et celle de l'écriture syriaque qui n'est quand même pas si difficile que ça, d'autant que Bruno Poursat l'indique lui-même, le soureth, en raison de la situation au Kurdistan d'Irak, a sa télévision, ses sites Web et une foule de journaux, en plus d'être appris dans les écoles. Pourquoi n'avoir pas fait comme dans les manuels d'arabe ou d'hébreux, de persan, de russe, etc., d'abord des phrases dans l'écriture originale avec la transcription phonétique dessous dans les dix premières leçons ? 

Un manuel avec des dialogues, des exercices et des corrigés qui ont l'air bien fait, hormis cette gymnastique imposée du va-et-vient entre les tables de correspondance transcription/alphabet syriaque pour ceux qui souhaitent apprendre en même temps l'écriture et la langue. Comme le tableau des transcriptions tient en une page, il vaut mieux le photocopier et s'en servir comme marque-page mnémonique tout le long des chapitres…

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