"No coma, no ANDS" : les chrétiens du Kurdistan sont sauvés.....

La nouvelle constitution kurde vient d'être votée et approuvée par 96 voix sur 97, 7 députés ayant protesté sur l'illégalité de ce parlement, qu'ils jugent "obsolète" depuis le 4 juin. Tout simplement parce que les élections qui étaient prévues en mai ont été reportées au 25 juillet (pour des raisons techniques qui dépendaient plus de l'Irak et de sa haute Commission électorale que de la Région). Les 7 députés désapprobateurs relèvent sans doute des listes concurrentes de la liste kurdistanî qui unit le PDK et l'UPK : celle de Nawshirwan Mustafa, le dissident ex UPK , et peut-être des partis religieux. Espérant un certain nombre de sièges aux prochaines élections, (surtout la liste de Mustafa), ils auraient probablement préféré qu'on attende les nouvelles recrues de leur liste pour voter le texte.

A part ce couac, excédé de la mauvaise volonté de l'Irak (et des USA et de l'ONU...) à faire appliquer l'article 140 de la constitution irakienne, qui prévoit un référendum dans les régions kurdes actuellement hors de la Région du Kurdistan, pour qu'elles optent ou non pour le rattachement, le Parlement kurde a décidé de frapper un grand coup en incluant dans la constitution le gouvernorat disputé : "Le Kurdistan d'Irak est une entité géographique et historique qui comprend les provinces de Dohouk, Souleimaniyeh, Erbil et Kirkouk" et 11 autres places situées dans les districts à majorité kurde des provinces de Ninive-Mossoul et de Diyala (comme Khanaqin).

Evidemment, cela ne va pas améliorer les relations entre Maliki, le Premier ministre irakien, et la Région kurde. Mais à ce point d'inertie nationale et internationale concernant Kirkouk, les Kurdes n'ont plus rien à perdre, d'autant plus que les dernières élections en Irak ont donné une écrasante majorité aux districts kurdo-chrétiens et kurdes de Ninive-Mossoul, ou kurdes de la Diyala. Tous ont voté largement pour la liste d'union des Kurdes (musulmans et yézidis), shabaks et chrétiens, ce qui vaut, de fait, un référendum pour l'intégration au Kurdistan d'Irak. Et c'est pour cela aussi que les élections provinciales à Kirkouk ont été retardées, car si les résultats du scrutin sont identiques à ceux de 2005, ce qui est probable, c'est-à-dire avec une large majorité pour la liste kurdistani, l'Irak, les USA, l'ONU seront bien embarrassés pour reporter le référendum, au vu des résultats qui là encore, pourraient y suppléer.

Passons aux nouveautés internes à la Région : la Constitution, sans surprise, réaffirme une citoyenneté multi-ethnique à l'intérieur du Kurdistan "composé de Kurdes, Turcomans, Arabes, Syriaques, Chaldéens, Assyriens, Arméniens et d'autres citoyens vivant dans cette région" (la traduction et surtout les virgules dans le texte sont de la responsabilité de l'AFP).

Au sujet des religions, le texte dit "reconnaître et respecter l'identité islamique de la majorité du peuple du Kurdistan en Irak" et la totalité des "droits religieux des chrétiens et des yézidis". On voit donc les yézidis cités en minorité religieuse, ce qu'ils sont effectivement, mais non en minorité ethnique, puisqu'ils sont Kurdes. Jusque-là, c'est logique. Il y a des Kurdes, des Arabes, des Turkmènes, certains sont musulmans, d'autres yézidis, Kaka'i, Shabaks. Pour ces heureuses personnes, la vie est simple. Ainsi, on ne parle pas de citoyenneté "yézidie" mais kurde, ce qui vaut pour tous.

Mais à côté de cela, la Région se peuple soudain d'un peuple tricéphale : Le peuple des Assyriens Chaldéens Syriaques ; c'est-à-dire les chrétiens respectivement ressortissants, au moins de par la naissance, si ce n'est par conviction, des églises assyrienne, chaldéenne, syriaque. Or, il y a encore moins de différence entre un Assyrien, un Chaldéen et un Syriaque du Kurdistan qu'entre un Kurde musulman et un Kurde yézidi, car les trois premiers parlent non seulement la même langue, mais ils sont tous chrétiens. Alors pourquoi trois noms pour un même peuple ? Comme l'avait expliqué Herman Teule dans son intervention du 2 avril au Sénat,

Le projet initial de la Constitution irakienne prévoyait de les mentionner en tant qu'Assyro-Chaldéens, mais cela a été abandonné en raison des réticences de certains partis et de l'église chaldéenne, qui craignait de voir amoindrir son autorité. Aussi les chrétiens d'Irak sont-ils dénommés dans la Constitution définitive comme Assyriens, Chaldéens, aux côtés des Turkmènes et autres minorités. Assyriens et Chaldéens sont ainsi inscrits dans la Constitution comme s'ils formaient deux ethnies différentes.

Oui, mais ça n'allait pas du point de vue des chrétiens du Kurdistan, qui ont voulu en rajouter une couche. D'abord les Syriaques n'étaient pas mentionnés. Il a fallu donc accoler un troisième nom (c'est à ce moment là que, découragée, j'ai laissé sur ce blog le libellé Assyro-Chaldéen quand je parlais des chrétiens pour le remplacer par Syriaques, ce qui fait que tout ce que vous pourrez lire ici émane d'un courant négationniste grave, sachez-le).

Ainsi naquit le Conseil des Assyriens- Chaldéens-Syriaques. Je passe sur le Mouvement démocratique assyrien, qui souhaiterait plutôt que tout le monde s'appelle Assyriens, car ils se rêvent tous descendant des rois d'Assur ; il y a aussi des groupes chaldéens, qui parfois se découvrent une identité chaldéo-babylonienne (à leur place, je prétendais carrément descendre d'un des rois mages, ça fait plus chic).


Quand vous saurez quel avenir radieux vos aînés vous ont préparé, avec le beau nom qui va avec, vous sourirez beaucoup moins, les enfants.

Après l'annonce du vote de la constitution, les représentants de ce peuple Un-en-Trois ou Trois-en-Un (au moins ça sonne bien chrétien), et ses journalistes se sont précipités sur les députés "Assyro-etc." du Parlement, pour s'enquérir d'un grave, mais alors très grave problème, qui les avait alarmés et avait failli tout bloquer, lors des sessions.

Là où, à leur place, j'aurais été attentive aux termes et aux nuances intéressantes par rapport à la constitution irakienne qui "garantit l'identité islamique de la majorité du peuple d'Irak" et "la totalité des "droits religieux des chrétiens, yézidis et mandéens-sabéens", alors que le Kurdistan a substitué à"garantir" les termes "reconnaître et respecter" ce qui, à mon avis, sonne plus désengagé des affaires religieuses : un Etat non-laïc "garantit" une identité confessionnelle, un Etat laïc la "reconnaît" et la "respecte" mais n'a pas à en faire la promotion ni à se soucier de sa pérennité.

Là où à leur place, je me serais enquise aussi de savoir s'il y a ou non, dans le droit civil, ou les affaires familiales, comme dans la constitution irakienne, une religion "par défaut", qui est l'islam, et des citoyens minoritaires qualifiés de "non-musulmans", dont la loi respecte la confession mais qui, en cas par exemple de mariage mixte, se trouvent de facto désavantagés si le ou la conjointe appartient à la religion dominante.

Là où, à leur place, j'aurais vérifié si, dans les cartes d'identité, les passeports, l'Etat-civil, la religion est mentionnée, de quelque façon et dans quelles circonstances... Ou bien si, dans l'article 14, le syriaque (et le turkmène) sont déclarés langues officielles (en plus d'être langues d'enseignement) avec le kurde, comme cela était prévu.

Mais non. Tout cela, visiblement, était sans importance à côté de LA QUESTION MAJEURE :

Avec ou sans "et" ?

En effet, nous apprend Ankawa.com, le texte de la Constitution (en arabe ici, désolée je trouve pas la page en kurde) mentionnait d'abord les Assyriens ET les Chaldéens ET les Syriaques, comme s'ils étaient trois peuples distincts, comme dans la constitution irakienne, ce qui n'allait pas du tout puisqu'ils sont UNE nation. Et si vous demandez pourquoi, dans ce cas, ils n'ont pas choisi tout simplement de se regrouper sous un seul nom, c'est que vous êtes de sales négationnistes, héritiers des jandarma ottomans, de Simko et des Britanniques. Ou que vous ne comprenez rien au mystère de la Trinité, sales mécréants !

Aussi, les journalistes A-C-S (on va abréger, à partir de là) apprennent, de la bouche des députés A-C-S, que le paragraphe 5 a vraiment posé problème, non pas dans ses dispositions, assez favorables aux minorités, comme l'explique Kalita Shaba, mais dans sa forme, tout cela à cause de ces "et", qui ont soulevé le coeur de 4 députés chrétiens sur 5.

Après de "nombreuses et longues discussions", le Parlement, composé d'une majorité de Kurdes, a, semble-t-il, accepté d'enlever les "et de la colère. Sinon, explique sans sourciller Kalita Shaba, elle était sur le point de boycotter les sessions et le vote final. Alors que là, l'essentiel est sauvé.

Ce que confirme Jamal Awaid, de la Société culturelle chaldéenne : le texte l'avait, au premier abord, satisfait : respect des droits religieux et nationaux (art. 5, 6, 29, 30) ; et, notamment d'une disposition de la constitution empêchant, dans les affaires privées que des principes religieux soient imposés à d'autres confessions ; l'article 35 garantit le droit à l'autonomie, la présence de ministres non musulmans au gouvernement, etc.

Mais, nous dit Jamal Awaid, ce qui compte par dessus tout, c'est que dans le texte final, les "et" ont disparu. Il parle même d'un référendum chrétien pour décider, une bonne fois pour toutes, comment les 111 futurs députés devront réécrire leur nom dans la constitution. La question de Kirkouk, à côté, c'est d'un reposant....

Alors qu'Adnan Mufti, le président du Parlement d'Erbil, annonçait le vote de la constitution et en exposait les grands principes dans une conférence de presse, il y a eu au moins un journaliste curieux (chrétien ou non, je ne sais) pour s'enquérir de la raison de ces trois noms qui sont maintenant comme des wagons dételés, sans conjonction de coordination : Assyriens Chaldéens Syriaques (dans l'ordre ou le désordre). Sobrement ou philosophiquement, Adnan Mufti s'est borné à répondre que c'était ainsi que la majorité des députés chrétiens (4 sur 5, hein n'espérez pas une levée en masse non plus) l'avaient voulu.

C'est vrai qu'il n'y a pas d'autres problèmes plus urgents à régler concernant les chrétiens : pas de réfugiés en masse, pas de gens à reloger, à réinserrer, à qui il faut trouver du travail, à qui il faut apprendre le kurde et le syriaque, personne à protéger dans les régions de Ninive-Mossoul, vraiment rien à côté de l'essentiel : "No coma, no ANDS" annonce triomphalement Ankawa.com. En effet, on a eu bien peur, mais heureusement pour les chrétiens du Kurdistan, leurs élus veillent sur eux.


'Stupidity, however, is not necessarily a inherent trait.'
Albert Rosenfield.

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